J’ai découvert Michel Jean, l’un des écrivains québécois d’origine innue les plus appréciés, grâce à mes professeures de français à l’UQAM. Et aujourd’hui, je me souviens du cours Lecture et vocabulaire dans lequel l’enseignante présentait le livre Le vent en parle encore. C’est ainsi que j’ai pu découvrir le journaliste Michel Jean en tant qu’écrivain. Il est devenu mon auteur préféré, ses livres occupant une place particulière et importante dans ma bibliothèque. Grâce à ses romans, j’ai découvert la véritable et dure histoire des peuples autochtones du Québec. Son œuvre m’aide énormément dans mon processus d’intégration et j’étais heureuse qu’il ait accepté de m’accorder une entrevue.

Que fait Michel Jean en ce moment précis ?
Je viens de travailler un peu au scénario de Qimmik et, là, je réponds à mon courrier avant un meeting téléphonique dans 15 minutes avec mon éditrice française. Je suis chez moi.
Si vous deviez vous présenter en une seule phrase, laquelle serait-elle ?
Innu, écrivain et journaliste. J’essaie de raconter des histoires qui ont de l’importance et du sens.
Je suis curieuse de savoir si vous avez choisi le journalisme ou si c’est le journalisme qui vous a choisi ?
C’est moi qui ai choisi le journalisme.
Pourquoi le journalisme et pas un autre métier ?
Au secondaire 5, je cherchais un métier qui allie l’expression orale et l’écriture. J’étais assis dans la salle d’attente du conseiller pédagogique quand je suis tombé sur une brochure parlant d’une formation de journaliste. Je me suis dit que c’était fait pour moi.
Avez-vous eu des moments où vous avez eu envie d’abandonner votre métier de journaliste ?
Non. Et je ne crois pas que je cesserai un jour d’être un journaliste.
Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre la main sur un stylo et à commencer à écrire des livres ?
J’ai toujours voulu écrire, même tout petit. Mais le journalisme m’a happé. J’ai commencé à écrire tard, après 40 ans, un peu par hasard. Mais ça me permet d’aborder des sujets plus personnels que le journalisme et je ne pourrais vivre sans cela aujourd’hui.
Vous souvenez-vous encore des sensations que vous avez éprouvées il y a 16 ans lorsque vous écriviez votre premier livre, Envoyé spécial ?
C’était un rêve pour moi qui se réalisait. J’étais à la fois inquiet et fier.
Depuis, d’autres romans ont suivi. Qu’est-ce qui vous inspire pour écrire ?
Chaque livre me permet d’aborder un sujet que je trouve important et de le faire d’une manière personnelle. En ce sens, l’écriture est pour moi intime.
Que faites-vous lorsque l’inspiration disparaît ?
Je continue de travailler et ça revient. J’ai parfois peur que ça disparaisse pour de bon.
Peut-être avez-vous un endroit préféré où vous choisiriez de prendre votre retraite.
Je ne pense pas prendre ma retraite. Il restera toujours les livres. Et peut-être un peu de journalisme.
Quel a été le roman le plus difficile à écrire pour vous et pourquoi ?
Kukum parce que c’était une pierre fondatrice et que je sentais le poids des aînés dont je parlais dans le roman. J’avais le sentiment de raconter leur histoire et c’était une lourde responsabilité. Et pour cela, je tenais à ce que le livre soit bon.
Grâce à vos livres, j’ai pu connaître l’histoire des autochtones, mais aussi leurs souffrances. Par exemple, j’ai lu le livre Le vent en parle encore en larmes. J’aimerais savoir combien de temps vous avez travaillé sur ce livre et combien il a été difficile de l’écrire.
Merci pour tes bons mots. J’ai pleuré en l’écrivant. Il m’a fallu deux ans. Le plus dur est d’éviter de rester en colère. Je ne veux pas être submergé par elle, mais c’est parfois difficile….
Vous avez beaucoup de succès en Allemagne. À l’été 2022, l’édition allemande de Kukum trônait à l’entrée des grandes librairies berlinoises. Pourquoi pensez-vous que les thématiques abordées touchent autant de lecteurs dont la réalité est si distincte de celle d’ici ?
La question du droit des Premiers Peuples résonne partout sur la planète en ce moment. En Allemagne, en France, en Suède, dans les Amériques et ailleurs. Beaucoup de gens sentent qu’ils ont un passé semblable, en Afrique, en Estonie, en Europe, en Océanie…. C’est particulièrement vrai chez les 35 ans et moins. Je crois qu’il s’agit d’une prise de conscience planétaire.
Voyez-vous un parallèle ou des points de divergence entre le processus de réconciliation envers les peuples autochtones au Canada et le processus de réparation envers les Juifs en Allemagne ?
Je n’aime pas comparer les deux. Ils sont trop différents.
Vous êtes titulaire de plusieurs prix et distinctions et vous avez reçu la plus récente l’année dernière. Il s’agit du Prix du meilleur roman des lecteurs et libraires Points 2023 pour Kukum. Quelles émotions avez-vous éprouvées lorsque votre roman a été décoré en France ?
Une immense joie. Mes romans n’ont jamais été retenus pour des prix au Québec, pourtant ils l’ont été en France, Allemagne, Autriche et au Canada anglais. Le milieu littéraire québécois n’est pas aussi ouvert à la littérature autochtone qu’il le croit…. Mais au-delà de la fierté, ce que les prix m’ont apporté, c’est de montrer que nos histoires, celles de mes sœurs et frères, sont universelles.
Votre nom entrera dans l’édition 2025 de « Robert illustré ». Comment cette nouvelle vous a-t-elle affecté ?
Ça m’a fait sourire.
Je vous ai découvert comme écrivain grâce à mes professeures de français langue seconde de l’UQAM. Que ressentez-vous lorsque vos livres finissent par être lus dans les établissements d’enseignement du Québec et lorsque des enseignants, des élèves, des étudiants vous taguent sur les réseaux sociaux ?
C’est quelque chose que j’adore. Je me souviens des livres que j’ai lus pendant mes études. Je trouve étrange de me retrouver de l’autre côté du miroir maintenant…. Mais je crois que mes livres aident les gens à voir notre réalité autrement. Alors, je suis heureux de les voir dans les salles de cours.
À part vous, qui est votre critique le plus féroce ?
Il y en a beaucoup. 😉
En avril, vous avez participé au Festival du Livre de Paris. Comment s’est déroulée cette expérience ?
Super bien. Je me rends compte que tout le travail investi depuis quelques années commence à donner des dividendes. Les gens ont lu certains de mes livres et veulent découvrir le nouveau. C’est un beau feeling.
Et celui du Festival Étonnants Voyageurs 2024 ?
Pareil.
Que faites-vous habituellement pendant votre temps libre, bien sûr, si vous en avez ?
Je lis beaucoup. Peut-on écrire si on n’aime pas les livres ? J’aime la nature, le vélo de montagne et la course en forêt, avec ma chienne Nipi.
Si vous pouviez remonter le temps et changer une chose ou un événement, qu’est-ce que ce serait?
J’aurais aimé commencer à écrire plus tôt dans ma vie. Il m’a fallu du temps pour croire assez en moi pour le faire.
Je vous remercie pour l’entrevue !
Photo: Facebook/Michel Jean